Il y a quelques années, un éleveur de la Haute-Marne m’expliquait qu’il envoyait ses moutons aux abattoirs de Gap où on lui en offrait un prix plus intéressant qu’à Chaumont. Il me faisait remarquer que les éleveurs du midi, pour leur part, trouvaient rentable d’envoyer leurs moutons aux abattoirs de Chaumont. Des camions chargés de moutons se croisaient donc sur l’autoroute, parcourant 800 km dans un sens et dans l’autre.

Selon les critères de ce que l’on appelle « l’économie », et plus particulièrement selon son principal instrument à l’échelle d’un pays, la comptabilité nationale, une telle situation est sans doute excellente. Tant pis pour le bien-être des animaux, dont le voyage est un enfer. Tant pis pour tout le gazole brûlé dans l’atmosphère. Tant pis pour le bon sens. Selon la logique qui a cours aujourd’hui, plus les trajets seront importants, plus on paiera les camionneurs, plus les camionneurs achèteront des repas, des sandwichs, des boissons, plus les autoroutes encaisseront, plus les marchands de camions vendront des véhicules, plus les stations-service vendront du carburant, plus les garagistes vendront des pneus… plus le PIB de la France sera élevé, autrement dit, plus la croissance sera forte !

Autre exemple de cette absurdité, le rôle de la Coface jusqu’en 1994, lorsqu’elle fonctionnait sur fonds publics. En cas de défaut de paiement, les entreprises françaises y trouvaient leur compte, puisqu’elles étaient indemnisées. L’acheteur étranger y trouvait son compte, puisqu’il recevait la marchandise sans nécessairement la payer. Le gouvernement y trouvait son compte, puisqu’il pouvait annoncer au public des chiffres encourageants en matière de commerce extérieur. Quant au contribuable français, il était cocu, battu et content.

Citons Guy Debord :

On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai. Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains ; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie. (…)

Ce que Debord nous suggère, c’est que l’économie est complètement mensongère :

Plus profondément, dans ce monde officiellement si plein de respect pour toutes les nécessités économiques, personne ne sait jamais ce que coûte véritablement n’importe quelle chose produite : en effet, la part la plus importante du coût réel
n’est jamais calculée ; et le reste est tenu secret.

Tout indique que le « Grenelle de l’environnement » risque de n’être qu’une duperie de plus. On n’a jamais autant parlé de l’environnement qu’aujourd’hui, mais on n’en continue pas moins de privilégier la croissance et l’emploi. Or, la croissance est un concept absurde et le développement durable est un oxymore.

Un célèbre économiste l’a dit : il est profitable pour une économie de payer des ouvriers à creuser des trous et à les reboucher. En fait, le marteau-piqueur n’est pas une étape ni un remède, il est le mode permanent de fonctionnement d’une société qui ne cesse de démolir sous prétexte de construire et qui n’aura donc jamais fini de construire et jamais fini de démolir.

Face aux problèmes du chômage et de la perte du pouvoir d’achat, certains disent : « L’économie est malade ». Ils se trompent. L’économie, c’est la maladie.

Et l’on n’aura sans doute jamais autant gaspillé que depuis l’avènement de l’économie.

 

 

 


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