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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 12:47

« Moi, dans ces cas-là, je suis pour la peine de mort » : combien de fois ai-je déjà entendu même des personnes instruites et recommandables sacrifier la raison à l’émotionnel et tenir ce genre de propos de comptoir ? Plus couramment, quand vous essayez d’exprimer un point de vue plus subtil, on vous invite à envisager la réaction que vous auriez si vous étiez le parent, l’enfant, le conjoint, le gendre ou le chien de la victime de l’épouvantable meurtre dont on parle.

(Dans l’énumération qui précède, il y a un intrus. L’avez-vous trouvé ? Cherchez bien…)


Les institutions qui représentent ce que l’on appelle la justice existent précisément en vertu du principe qu’on ne saurait être juge et partie, ce pourquoi un arbitrage est nécessaire. Si l’on pouvait se faire soi-même justice, la société humaine ne serait pas viable : les humains s’entretueraient jusqu’au dernier. Le rôle de l’instance d’arbitrage n’est pas de se mettre « à la place » de la victime ou de sa famille, mais plutôt de faire en sorte que chacun reste à sa place.

Je partage l’idée que certains individus, en raison de leurs crimes, de la sauvagerie et de la cruauté dont ils ont fait preuve, méritent la mort. Certains mériteraient même bien pire encore. Mais ce n’est là que la moitié du problème. Si le criminel mérite la mort, qui donc mérite de la lui donner ?

La question peut s’entendre de deux façons. Qui est assez digne et infaillible moralement, si tant est qu’on puisse considérer comme un honneur la charge de tuer ou de faire tuer quelqu’un ? Ou bien, au contraire : Qui est assez vil pour mériter de se voir attribuer une tâche aussi dégradante ?

La situation qui nous occupe n’est pas celle du criminel en liberté, que la police peut être fondée à abattre : une telle situation n’a rien à voir avec la notion de « peine ». La peine de mort, au contraire, concerne le criminel incarcéré, qu’il faudrait sortir de son cachot pour lui couper la tête (ou pour l’électrocuter, ou pour lui injecter du poison).

La peine de mort implique un coupable, un juge et un bourreau, aussi pourrait-on dire que le criminel ne représente même pas la moitié mais seulement le tiers du problème. Il y a aussi la question du juge et de sa faillibilité, et puis il y a également celle du bourreau : un individu dont le métier serait de tuer les personnes qu’on lui livre pieds et poings liés, sans même se poser de questions. Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle attribution soulève un sérieux problème moral.

Voilà les questions sur lesquelles il convient de réfléchir, au lieu de saisir à chaque meurtre horrible l’occasion de s’exclamer « dans tel cas, je suis pour la peine de mort ». Quand elle existe, la peine de mort, par définition même, et sauf à rétablir le supplice de la roue et l’écartèlement, est réservée aux cas les plus graves. Personne n’est partisan de l’appliquer au voleur de pomme ! On n’est donc pas pour la peine de mort dans tel ou tel cas : on est pour la peine de mort (en l’occurrence, pour son rétablissement), ou bien on est contre la peine de mort.

En fin de compte, on est surtout contre : car les arguments en faveur de la peine de mort résistent bien mal à une analyse rationnelle.

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Published by Marcoroz - dans Éthique et Morale
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commentaires

Patricia J.S. 23/01/2014 20:52

Mdr, je m'y attendais à 100% !
Etait-ce ou n'était-ce pas ?
A vous de juger ;-)

Marcoroz 23/01/2014 21:20



;-)



Patricia J.S. 23/01/2014 19:49

Lire "...100% contre la peine de mort".
Mon commentaire ne faisait que répondre à votre "...propos de comptoir" que j'ai, moi aussi, très souvent entendu et, ainsi que vous le faites remarquer, par des personnes cultivées et (se disant)
contre la peine de mort.
Aller jusqu'au bout de ses convictions n'est, certes, pas facile et c'est la raison pour laquelle je reste dubitative sur "la formule" pour ou contre. Pour être honnête envers moi même, cher
Marcoroz, je dois dire que, sur ce sujet, je reste biblique et m'en remets à la sagesse des élus.

Marcoroz 23/01/2014 20:26



Vous vouliez écrire qu'on ne peut pas être "100 % contre la peine de mort", et vous avez écrit "100 % pour la peine de mort" : un lapsus ?



Patricia J.S. 23/01/2014 17:44

Ceci dit, votre billet est court mais précis. Cependant, le problème n'est pas la peine de mort en elle même mais quels actes répréhensibles méritent la peine de mort ; je pense qu'est la tout le
problème et c'est, à mon humble avis, la raison pour laquelle il est très difficile d'être à 100% pour la peine de mort.

Marcoroz 23/01/2014 18:02



À moins d'envisager des peines plus sévères encore que la peine de mort, c'est-à-dire des supplices atroces comme l'écartèlement, la peine de mort ne peut être réservée qu'aux actes
répréhensibles les plus graves, par définition. Donc la question n'est pas de savoir pour quels actes, mais plutôt à partir de quel degré de gravité la peine de mort est "méritée". Ensuite, je
crois l'avoir déjà expliqué, ce n'est pas là tout le problème. Loin de là, car ce n'est même pas vraiment le problème. Je pense que ceux qui ont commis certains actes méritent la mort. Mais une
fois déterminé quels actes méritent la peine de mort, autrement dit, qui mérite la peine de mort, le problème reste de savoir qui "mérite" de l'ordonner, et aussi, qui "mérite" de l'infliger.
Pour moi, le problème, il est essentiellement là. Le problème est donc bien la peine de mort en elle-même, contrairement à ce que vous écrivez.



Patricia J.S. 23/01/2014 17:21

Cher Marcoroz,
Ôtez moi d'un doute ? Je doute de mon intelligence à commenter votre billet :-(

Marcoroz 23/01/2014 17:33



Pour quelle raison, chère Patricia ? N'hésitez pas, je suis sûr que ce que vous écrirez sera plus subtil que bon nombre de commentaires que j'ai déjà reçus ! ;-)



yonathan 07/10/2008 00:32

Tout a été dit et redit au sujet de la peine de mort : l’exemplarité, problème aussi insoluble que celui de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine, la faillibilité du juge, le risque d’erreur judiciaire irréversible, les formules à l’emporte pièce, que MM les assassins commencent etc.

Pour ma part, je crois, d’abord, que cette question de l’exemplarité de la peine de mort est un faux problème : c'est n’est pas la peine de mort qui dissuade les criminels de passer à l’acte (en général, à ce moment précis, leurs facultés de raisonnement ne sont pas à leur optimum), mais, bien au contraire, c'est le faible taux de criminalité qui « dissuade » la société de recourir à la peine de mort. C’est ce qui s’est passé en Europe de l’Ouest où quoi qu’on en dise, le taux des crimes de sang demeure faible et stable depuis des décennies. La peine de mort a fini par y apparaître naturellement anachronique et illogique. Dans une société ultra violente comme l’est celle des Etats-Unis, elle s’impose au contraire, comme une solution immédiate et naturellement raisonnable.

Mais il est aussi un autre argument qui devrait nous faire réfléchir : dans l’infini de l’éternité et l’absolu de la mort, le temps n’existe pas : une fraction de seconde équivaut à des siècles. Ce qui veut dire qu’abréger de quelques années la vie d’un criminel, avant le terme naturel de son existence n’a pas grand sens. Dans la paix des cimetières, les milliards d’hommes qui sont nés et ont vécus depuis des millénaires, sont tous égaux, qu’ils aient été victimes ou bourreaux, innocents ou criminels (il y a, à ce sujet, une superbe phrase en voix off, qui clôt le Barry Lyndon de Kubrick).

En d’autres termes, la peine de mort est un châtiment paradoxal : le condamné y échappe au moment précis où on le lui applique… puisqu’il cesse d’exister ! Les supplices du Moyen-Âge avaient au moins le mérite de la cohérence dans l’équilibre de la souffrance qu’ils tentaient d’instaurer. Une barbare équité, en somme. Forme primitive de la justice.

Même si, bien entendu, nous n’avons aucune compassion pour les criminels nazis, et si la logique des moeurs de l’époque et du contexte de l’immédiate après-guerre permet de comprendre leur exécution, on peut s’interroger, avec le recul : n’aurait-il pas mieux valu les condamner à demeurer, seuls, enfermés jusqu’à la fin de leur jour, face à leur conscience ?

Marcoroz 07/10/2008 08:57



Face à leur conscience ? Mais encore eût-il fallu qu'ils en aient une !

Là, il y a un hic. À ma connaissance, parmi les criminels nazis qui sont restés en vie après Nuremberg (un certain nombre), je ne sache pas qu'un seul ait jamais manifesté le moindre remord.
Alors, "face à leur conscience", est-ce que cela veut vraiment dire quelque chose ? (02/04/09)

"le condamné y échappe au moment précis où on le lui applique": intéressant paradoxe, en effet, auquel peu de gens pensent.

Merci pour ces réflexions enrichissantes !

Notons tout de même que je m'étais abstenu de traiter des arguments habituels pour m'en tenir à montrer l'absurdité du "dans ces cas-là" - même si je n'ai pas su m'empêcher, dans la dernière
phrase de mon article, d'indiquer une position globale sur la question de la peine de mort.



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