Le romancier J.M.G. Le Clézio vient de se voir décerner le prix Nobel de
littérature. Parler des livres qu’on n’a pas lus est à mon avis un des arts les plus respectables, mais Le Clézio, pour moi, c’est d’abord « La Guerre », un de ses premiers romans.
Qu’il me pardonne, et j’espère que mes lecteurs, eux aussi, me pardonneront de ne parler ici que du seul livre que j’aie lu de cet auteur – mais j’ai une excuse, c’était il y a plus de trente
ans !
D’ailleurs, faute d’avoir présentement l’ouvrage à portée de main, je citerai de
mémoire.
Ma rencontre avec Le Clézio remonte en effet à la classe de troisième. Deux textes de cet auteur figuraient dans mon manuel scolaire de français. Le premier décrivait Hyperpolis, le supermarché imaginé dans « Les Géants ». Le Clézio évoquait « ces hommes pour qui les hommes sont des insectes ». Le second texte était un extrait de « La Guerre ». Dans l’un et l’autre, on retrouvait le même cri de révolte contre le monde artificiel d’aujourd’hui. Pour le gamin de treize ans que j’étais, déjà sensibilisé à la destruction de l’environnement, et pour qui le monde humain, en dehors de la famille, était généralement hostile, ce fut quasiment un choc.
Devant préparer un exposé, j’avais naturellement porté mon choix sur « La Guerre » de J.M.G. Le Clézio.
Au passage, je n’ai jamais compris l’intérêt de faire préparer et présenter un
« exposé » à des collégiens sans jamais leur enseigner le moindre rudiment des méthodes de travail ni des techniques de communication permettant d’intéresser un auditoire et de faire
passer des messages.
« La nuit est plus blanche que le jour, éclairée par des millions de volts. »
Dans « La Guerre », J.M.G. Le Clézio présentait une vision personnelle du monde actuel à travers le parcours initiatique d’une jeune fille. D’autres auteurs ont utilisé cette ficelle d’écrivain avec plus ou moins de talent.
« La jeune fille qui s’appelait Bea B. marchait dans une vallée creusée par des dizaines de milliers d’années d’eau et de vent, ou bien par des centaines d’heures de bulldozer. »
La guerre, expliquait Le Clézio, c’est 220 km/h, c’est Mach 2, c’est 110 mètres
haie en 13’31, c’est 4 000 tours/minute…
Quand ma mère, dans son enfance, entendait les sirènes retentir, elle savait qu’il fallait se cacher. C’était la guerre. Quand je perçois les vibrations d’un Diesel dans la rue, quand retentit le vacarme des marteaux-piqueurs, d’un souffleur à feuilles ou d’un scooter trafiqué, je sais que je n’ai pas besoin de me cacher ; mais c’est à Le Clézio que je pense alors, et l’idée qui me vient à l’esprit, tout en me précipitant pour fermer mes fenêtres, c’est que, dehors, « c’est la guerre ».
La course à la performance, le bruit des machines,
les gaz d’échappement, le gigantisme et l’arrogance de l’ère industrielle que Le Clézio évoquait aussi à travers une allusion au « Titanic », tout cela, c’est la guerre, et d’une
certain manière, c’est la même guerre : la guerre que l’homme a déclarée à la nature, il y a longtemps déjà, mais qui s’est
intensifiée de façon spectaculaire depuis quelques décennies (en 1988, Guy
Debord
écrivait que l’économie, désormais, était aussi en
guerre contre les humains).
On pourrait ajouter que plus de 40 milliards de poulets abattus chaque année dans le monde, 60 000 porcs abattus chaque jour, c’est aussi la guerre. Tolstoï disait que tant qu’il y aura des
abattoirs, il y aura des champs de bataille. Les abattoirs et les champs de bataille, ce sont deux façons de détruire le monde. Il n’est pas dit que la seconde soit de loin la
pire.