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14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 21:02


L’excellente revue d’idées Controverses, dans son numéro de mars 2009, nous propose à la fin du dossier « Le signe juif de la politique française » un entretien avec François Rastier, linguiste et spécialiste en sémantique, sous le titre « De Primo Levi au chic nazi » (propos recueillis par Georges-Elia Sarfati). En réalité, une grande partie de ce texte provient d'une publication antérieure de François Rastier.

Le rapport qu’entretient cet article passablement hétéroclite avec le sujet du dossier n’est pas évident. On va voir un peu plus loin de quelle curieuse manière il apparaît.

Dans sa dénonciation de la fascination pour le morbide, François Rastier invoque tout d’abord l’exemple moral de Primo Levi, à qui il a consacré un ouvrage (Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant, Cerf, Coll. Passages, 2005). Primo Levi refusait « la culpabilisation générale et la rhétorique de l’intense ». Selon Rastier, l’éthique de Primo Levi serait à rechercher dans ses poésies plutôt que dans « Si c’est un homme ».

Il est question également d’un projet de détection automatique de sites racistes sur Internet, auquel Rastier a participé. La pensée de Heidegger est aussi évoquée, ainsi que le best-seller « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell. Autre exemple de fascination morbide, une exposition itinérante de cadavres plastifiés. On apprend qu’il n’y a jamais eu consentement des intéressés, que les cadavres proviennent de Chine et que certains ont une balle dans la tête. Encore un détail : on doit cette exposition au fils d’un gradé SS.

Par-delà la condamnation pertinente et bien argumentée des manifestations actuelles de ce qu’il appelle le « chic nazi », notamment le livre de Littell et l’exposition de cadavres, on peut malheureusement relever de surprenantes confusions dans les propos de François Rastier. Le moins qu’on puisse dire est que la revue Controverses nous a habitués à davantage de rigueur intellectuelle. 

Il y a d’abord ce projet consacré à la « détection automatique de sites racistes ». Le concept me laisse déjà perplexe. Peut-on confier à une machine le soin de déterminer ce qui est raciste et ce qui ne l’est pas ?

Selon Rastier, « le langage du racisme peut être utilisé contre n’importe quel groupe : juifs, palestiniens, handicapés, homosexuels, etc., peuvent être l’objet du même discours déshumanisant et animalisant (...) »

On doit donc comprendre ici qu’il existerait un « langage du racisme », lequel serait cependant employé contre des groupes humains dont la nature n’a rien à voir avec la race ou l’ethnie. Si Rastier nous citait un peu plus d’exemples dans sa liste, je suppose qu’elle pourrait inclure les veilleurs de nuit et les philatélistes. Dès lors, peut-on encore parler de racisme ?

Étrange aussi, dans cette si brève énumération, la présence des « palestiniens » (sans majuscule) à la deuxième place et à côté des « juifs » (N.B.: utilisé sans majuscule, le mot « juif » désigne les personnes de religion juive). Soucieux de nous fournir un exemple concret, Rastier mentionne ensuite un site qui explique « comment nourrir son chien avec de la viande de palestinien ». On voit bien de quoi Rastier, quant à lui, croit devoir s’inspirer pour nourrir sa réflexion. 

« (...) il n’est plus rare que des stéréotypes antijuifs soient appliqués aux musulmans : « Les fils d’Allah se multiplient comme des rats » (Fallaci, La rage et l’orgueil) (...) »

On croyait avoir compris qu’il s’agissait d’une étude sur les sites Internet, et voilà que Rastier nous cite une phrase tirée d’un livre publié en librairie. Dès lors, on peut à plus forte raison s’interroger sur l’utilité de son instrument magique. Remarquons aussi la surprenante fréquence des références au signe juif, et, plus troublant encore, à quoi ces références sont systématiquement associées. 

« (...) Si, par exemple, l’auteur d’un site nomme un kamikaze palestinien un « déchet explosif », il emploie le langage caractéristique du racisme et sera décelé comme tel par le système. »

Ce n’est jamais que la troisième occurrence du mot « palestinien » dans un même paragraphe. Ce « groupe » pris au hasard comme « n’importe quel groupe » revêt visiblement une importance très particulière aux yeux de notre chasseur de racisme. Des Noirs, par exemple, il ne sera jamais fait mention. Sans doute parce que les races n’existent pas ?

Mais surtout, où est, dans cet exemple, la marque d’un « langage caractéristique du racisme » ? Il est évident que le sujet est qualifié de « déchet » non pas en tant que « Palestinien » mais en tant que terroriste (l’emploi du terme « kamikaze » est extrêmement discutable, ne serait-ce que parce que les kamikazes ne prenaient pas pour cibles des civils). Insulter quelqu’un pour ce qu’il fait, et non pour ce qu’il est, cela n’a rien à voir avec le racisme. D’autre part, le mot « déchet » n’a pas davantage de connotation raciste que le mot « crétin » ou le mot « minable ». Notre éminent linguiste fait preuve ici d’une confusion mentale (et linguistique) tout à fait consternante.

Il affirme aussi opposer les spécificités des sites racistes à celles des « sites antiracistes ». On peut déjà se demander s’il sait vraiment ce qu’est le racisme, mais il faudrait peut-être aussi qu’il nous explique ce qu’est l’antiracisme. Il se demande pourquoi il trouve sur les sites racistes davantage de phrases écrites en majuscules, et conclut qu’il s’agit sans doute de « l’équivalent typographique du coup de gueule viril ». Le racisme aurait-il un sexe ?

Enfin, tout ce que Rastier nous dit des limites de ce projet, c’est que ses commanditaires n’ont pas voulu l’étendre à l’arabe et au russe. On pourrait effectivement le déplorer avec lui, si seulement son argumentaire était plus convaincant. En l’occurrence, on est plutôt tenté de soupçonner qu’ils ont voulu limiter le gaspillage. 

Convaincant, Rastier l’est davantage quand il condamne la démarche littéraire très glauque et le « pompiérisme nazi-chic » de Littell. Mais là encore, il trouve le moyen de déraper regrettablement :

« L’accueil laudatif presque unanime des historiens, des critiques et d’autorités morales comme Lanzmann illustre chez les intellectuels français un renoncement inquiétant à leur mission critique. »

En réalité, si quelqu’un a formulé une critique globalement négative des « Bienveillantes » et condamné ce livre sans appel, c’est bien Claude Lanzmann. Le lecteur pourra facilement le vérifier sur Internet. C’est avec un indéniable manque d’à-propos et par des procédés plus que douteux que Rastier tente (avec insistance) de nous faire croire le contraire – dans quel but inavouable ? 

Rastier reproche entre autres à Littell de réactualiser des poncifs comme « le thème du bourreau amateur de musique classique, alors même que les nazis préféraient de beaucoup la musique militaire ». Dommage qu’à son tour, après avoir réduit Schopenhauer à un simple « misanthrope sénile », il réactualise le poncif d’un Hitler admirateur de Nietzsche. Il nous épargne au moins le prétendu amour des chiens que l’on attribue trop souvent au susnommé.

Autre thème abordé, Heidegger dont Emmanuel Faye a montré que la philosophie est nazie. Rastier évoque le négationnisme ontologique de Heidegger, pour qui les victimes de l’extermination nazie, jamais désignées de façon explicite, sont des « non-morts ». Heidegger pratique une inversion subtile des termes, de telle sorte que les Allemands deviennent les vraies victimes. On peut craindre que sa stratégie de brouillage ait fait école. Rastier nous rappelle avec à-propos que les heideggériens s’emploient à occulter les pans les plus glauques du personnage et de sa pensée.

Ainsi François Rastier, après Victor Farias et d’autres encore, disqualifie-t-il la pensée du « plus grand philosophe du XXe siècle » popularisé en France par Levinas et adulé par Sartre et par tant d’autres. André Glucksmann n’a certes pas été plus nuancé quand il a déclaré que « Heidegger ne pense pas » – non sans avoir écrit le contraire une quinzaine d’années plus tôt. Je n’irai pas défendre ici celui qui admirait les mains d’Hitler : le signe d’une pensée très profonde, n’est-ce pas ? Quand je pense que Hannah Arendt a couché avec ce monsieur, j’ai honte pour elle. Le problème, c’est que, dans un même élan, François Rastier brûle aussi Schopenhauer et Nietzsche – ainsi que Guy Debord, trop conspirationniste à ses yeux. Un peu plus, Einstein et le commandant Cousteau y passaient aussi.

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Published by Marcoroz - dans Éthique et Morale
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macmoc 09/03/2011 20:18


yen a pas un emettre un commentaire scientifique

Il y a d’abord ce projet consacré à la « détection automatique de sites racistes ». Le concept me laisse déjà perplexe. Peut-on confier à une machine le soin de déterminer ce qui est raciste et ce
qui ne l’est pas ?

Cf l'avancée majeure d'IBM avec l'ordi watson, qui a battu les champions de jeopardy (sorte de q.p.u.champion en plus vicieux). A priori, oui pourquoi pas. Les enjeux économiques qu'il y a derriere
sont considérables.

. Si Rastier nous citait un peu plus d’exemples dans sa liste, je suppose qu’elle pourrait inclure les veilleurs de nuit et les philatélistes. Dès lors, peut-on encore parler de racisme ?

la ou les philosophes veulent voir une seule signification, la théorie de rastier s'interesser à la multitude des interprétations. C'est une théorie, purement linguistique, qui reprend les éléments
de ses prédecesseurs (principe structural quoi) et repousse hors du champ linguistique le domaine disons euh "encyclopédique". (les semes ne sont pas les constituants des concepts).

Étrange aussi, dans cette si brève énumération, la présence des « palestiniens » (sans majuscule) à la deuxième place et à côté des « juifs » (N.B.: utilisé sans majuscule, ce terme désigne les
personnes de religion juive).
On croyait avoir compris qu’il s’agissait d’une étude sur les sites Internet, et voilà que Rastier nous cite une phrase tirée d’un livre publié en librairie.

lol. c'est sur ya pas de bouquins sur le net.

overcriticism. Et pour cette histoire de juif/Juif cf para du dessus. Faut arreter de pinailler comme un fou, on fait pas de maths ou de progra ici >_

Marcoroz 09/03/2011 21:28



Il me semble que la « détection de sites racistes » est une notion pratique, et non pas une affaire de théorie
linguistique. Si Rastier veut faire dans l'abstraction, qu'il reste dans l'abstraction au lieu de nous raconter d'énormes conneries.


Il y a « des bouquins sur le net », je sais, merci. Mais un livre récent comme « La Rage et l’orgueil »
d’Oriana Fallaci n’y était certainement pas au moment où Rastier a fait ces commentaires. Il y a aussi sur le net des articles de presse, et ce livre a été critiqué dans les journaux. La phrase
en question est sans doute celle qui a été la plus souvent citée par les critiques, en général pour condamner le discours de l'auteur. Un site d’information qui publie un article
critiquant ce livre et citant la phrase en question n’est sans doute pas un « site raciste ». Par conséquent, je persiste, il est absurde de citer cette phrase comme exemple d’élément
détectable par un logiciel censé « détecter les sites racistes ».

Quand Rastier parle de racisme, il cite une seule cible supposée du racisme, les « Palestiniens », et il les cite trois fois dans un même paragraphe. Et c’est moi qui suis à coté de la
plaque ?


Vous en voyez beaucoup, des Palestiniens, autour de vous ? Vous avez souvent entendu parler d’affaires de racisme, en
France ou dans un autre pays francophone, dans lesquelles la cible ou la victime serait un Palestinien ?

La sémantique Interprétative, ça consiste à focaliser le concept de racisme sur les « Palestiniens », peut-être ?


Je n’ai pas besoin de lire Rastier pour pouvoir relever ce genre d’absurdité dans l’article que je commente.


Cet « autre mec » qui éreinte Rastier, je l’ai trouvé aussi. C’est celui qui a parlé de « Toto à
Auschwitz », non ? Je me suis bien amusé à le lire. J'ai passé un bon moment.


 


Un surplus de testostérone ? Ah oui, comme dit Rastier, « l’équivalent typographique du coup de gueule
viril »...

Merci quand même pour ces précisions intéressantes.


 



... 09/02/2011 13:32


Oui vous me trouver d'accord pour les Palestiniens, spécialement qu'ils sont tués aussi par les autres Arabes. Mais je croix qu'il y a du racisme de partie des Juives, là (je l'ai vu avec mes
yeux). La question est que les Juives auraient pu apprendre et s'améliorer.

Sur Heidegger...

Merci des réponses


Marcoroz 09/02/2011 13:37



Qu'avez-vous vu avec vos yeux ? Vous êtes allé en Israël ?


 


Les Juives ? Vous voulez dire les Juifs, je suppose. Et donc, les Juifs ne se sont pas améliorés depuis le nazisme ? Mais alors, vous portez un jugement de valeur sur un peuple tout entier : ce
n'est pas du racisme, ça ?


 


Et les autres, les non-juifs : ils se sont améliorés ? Ils n'auraient pas pu, eux, par contre ?



Le meme d'avant 09/02/2011 12:22


Pour commencer de l'ad hominem, oui je connais Rastier, mais non je ne participe pas au projet. Donc vous avez "subodoré" juste que j'apprécie ses travaux, mais il ne me paie pas :)

Alors, ce que je pense, ad res:

les Palestiniens sont un bonne exemple dans ce cas, vu qu'ils sont tués par le survivants des nazi, les Africaines moins;

les problèmes des racistes et des sexistes sont semblables (ils peuvent aussi voter le même parti...) - peut être aussi leur langage, comme soutien Rastier;

sur Heidegger, Rastier soutien (en bref bref bref) qu'il est né et mort nazi. Vous critiquiez Rastier et sa position sur Heidegger, donc j'ai cru que vous pensiez que Heidegger c'était
effectivement le plus grand, que il faisait du grand sexe avec la Arendt, etc. Si je me suis trompé, alors on est d'accord, il faut faire attention quand on le lit, et c'est tout.


Marcoroz 09/02/2011 12:47



Les Palestiniens ne sont certainement pas un bon exemple. Les Palestiniens ne sont pas un groupe présentant une spécificité raciale, ethnique ou historique, ni même un groupe considéré
sérieusement comme tel. Je crois aussi qu'il y a bien davantage de racisme anti-juif chez les Arabes dits palestiniens que de racisme anti-arabe chez les Juifs israéliens. Et donc, citer les
Palestiniens comme victimes du racisme est d'autant plus inapproprié. D'autre part, les Palestiniens ne sont certainement pas une des principales cibles du racisme sévissant dans les pays
d'Europe. Et lorsque des Palestiniens sont tués par des "survivants des nazis" - je suppose que vous voulez dire des survivants du nazisme, ou plus exactement de la Shoah - ce
n'est pas par racisme mais pour d'autres raisons. Au fait, ces survivants du nazisme, quand ils sont victimes de tirs de mitraillette ou de fusil, de roquettes ou d'attentats aveugles à la bombe,
par qui sont-ils tués ? Vous oubliez aussi que depuis qu'on appelle ces gens les "Palestiniens", bien davantage d'entre eux ont été tués par des Arabes que par des "survivants du nazisme". Enfin,
il faudrait aussi que vous m'expliquiez pourquoi les survivants de la Shoah auraient moins de droits que les autres, et qui serait qualifié pour décider de ce qu'ils ont le droit de faire ou de
ne pas faire.


 


Sur ce que je disais de Heidegger, vous vous êtes donc trompé.


 


Quand vous dites qu'il est né nazi, c'est à prendre au sens figuré, j'espère ? 



Je prefère ne pas dire 09/02/2011 10:23


Bonjour, et pardonnez moi pour les fautes orthographiques.
Je trouve votre commentaire au moins approximatif. Ce que j'y trouve, ne sont que des questions ouvertes: pour vous clairement rhétoriques, fausses questions; pour moi bien moins que ça.
Pour exemple, même si je ne savais pas que "palestinien" s'écrivait avec la majuscule (merci), je comprends bien le rapport entre le racisme et le sexisme. Et je n'ai aucune difficulté à dire, par
contre, que les ennemis du fois gras, ou de la coca cola, ne sont pas des "racistes".
Un point sur tous: Heidegger, que vous défendez en cinq lignes en disant qu'il s'agit du plus grand, "adulé" par n'importe qui. Au moins Rastier porte des (faibles?) arguments.


Marcoroz 09/02/2011 10:48



Bonjour,


 


Le mot "palestinien", comme tout mot désignant une appartenance nationale, ethnique ou assimilée, prend une majuscule quand il est utilisé comme substantif, mais non comme adjectif. Mais je ne
comprends toujours pas ce que ce mot vient faire dans un discours présentant un instrument de lutte contre le racisme en Europe, ni pourquoi il est répété avec insistance.


 


Hum... Je subodore que vous avez participé au projet de Rastier. Je me trompe ?


 


Les ennemis du foie gras ne sont pas des racistes : mais les ennemis des homosexuels non plus, a priori.


 


Je défends Heidegger ? Vous êtes sûr ?


 


L'expression "le plus grand philosophe du XXe siècle" a souvent été employée à propos de Heidegger. Ne voyez-vous pas que je la reprends avec ironie ? 



Puck 22/06/2009 07:13

Cousteau n'était-il pas un antisémite notoire?

Marcoroz 22/06/2009 12:52



L'antisémite notoire, c'était son frère, Pierre-Antoine Cousteau. Ne pas confondre !



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