Il m’arrive d’oublier un moment que la guerre est partout, mais il ne faut généralement pas longtemps pour que quelqu’un se charge de me le
rappeler.
Cette fois, comme j’arpentais le champ de bataille,
c’est-à-dire le monde qui entoure ma résidence, ce furent le bruit et le vent d’une sorte de projectile fusant au ras de mes cheveux et s’écrasant sur le macadam. Je me retournai pour en
avoir le cœur net : c’était un ignoble crachat, dont j’épargnerai au lecteur la description. Je levai les yeux. Un ouvrier se tenait debout sur le rebord d’une fenêtre, au second étage
du bâtiment devant lequel j’avais eu l’honneur de passer. Il n’y avait que deux possibilités : soit le dégoûtant m’avait visé, et raté de très peu, soit, et c’était tout de même le plus
probable (je ne suis pas si parano), il n’avait même pas regardé si la voie était libre avant de donner libre cours à sa dépravation. Dans un langage très cru et compréhensible du vulgaire, je
lui criai que son geste trahissait un certain manque de propreté.
« Et comment
voulez-vous que je fasse ? », telle fut la subtile réponse de ce disgracieux, sûr de son bon droit, avec son accent du sud-ouest… de la mer Méditerranée (quelques années de moins, et
c’était le portrait tout craché de la racaille qu’il faudrait nettoyer au… cracheur, c’est ça ?). C’est tout juste si ce n’était pas à moi de
m’excuser.
Nombreux sont les sportifs, en particulier les adeptes du jogging, qui semblent eux aussi
considérer cette horreur comme un besoin impérieux. Cependant, avez-vous remarqué, seuls les hommes crachent (et le plus souvent, on dirait qu’ils préparent leur forfait dès qu’ils vous
aperçoivent pour l’accomplir juste au moment où ils vont vous croiser).
Les femmes ne crachent pas, même quand elles font du jogging. Comment font-elles donc ?
Et moi, comment je fais ? Je ne fais pas, c’est tout. Pourquoi le ferais-je ? A quoi cela peut-il bien servir ?
Si cette habitude répugnante est exclusivement masculine, c’est sans doute qu’elle fait partie de ce qu’un grand nombre d’abrutis considèrent comme des attributs virils, tout comme les
grossièretés, les rots, les souffleurs à feuilles, etc. En ce qui me concerne, je ne fréquente pas ce monde-là. Je fais partie de ceux qui ont le bon goût de placer leur virilité ailleurs.
Un ami me fait remarquer que le crachat masculin est aussi une tradition dans certaines « cultures ». Devinez lesquelles. Quand j’entends parler de « cultures », surtout au pluriel... (vous pouvez
compléter vous-même)...
Plus intéressant et plus sympathique, mais un peu dans
la même trempe (si j’ose dire), ma regrettée grand-mère comptait parmi ses meilleurs amis un éminent professeur de philosophie de la Sorbonne, dont les travaux faisaient autorité et qui
maîtrisait une bonne huitaine de langues parmi lesquelles le latin, le grec ancien, l’hébreu et l’araméen. Il se trouvait que cet homme, nonobstant ce curriculum, était affublé d’une curieuse
tare : il bavait de façon intempestive, et surtout, il semblait ne pas s’en rendre compte.
Le pire était évidemment lorsqu’il mangeait. Parce que, de
surcroît, il parlait la bouche pleine. Pour que le tableau soit complet, ajoutons qu’il n’était plus tout jeune et que ses dents avaient oublié depuis longtemps d'être d’un blanc uniforme. Or,
c’était précisément lors d’événements familiaux, autant dire en pleine orgie de gâteaux, que je me retrouvais – parfois contre mon gré – à lui tenir le crachoir, c’est le cas de le dire. De temps
à autre, sa femme s’approchait pour lui essuyer maternellement le tour de la bouche. Quant à moi, c’est en vain que je tentais de maintenir entre nous une distance plus grande que le saut du
postillon. Loi de Murphy oblige, l’éminent professeur se sentait obligé d’entretenir avec son interlocuteur une proximité spatiale toute
particulière.
Avez-vous remarqué ? Cette tendance à abolir la
distance est typique des postillonneurs, ainsi que des gens qui semblent n’avoir jamais appris de toute leur vie qu’on ne doit pas parler la bouche pleine. Elle est typique également des
individus atteints de mauvaise haleine chronique. Bien entendu, on la retrouve aussi, immanquablement, chez ceux qui cumulent ces trois tares. La loi de Murphy, vous
dis-je.
Je ne saurais oublier la façon dont ce maître de
philosophie nous avait expliqué, avec une détermination presque rageuse, son intention de vote aux élections présidentielles de 1981. Il avait calculé, j’ignore comment, que le montant de sa
retraite serait moins élevé si c’était Mitterrand qui l’emportait. Selon ses propres dires, il allait voter Giscard d’Estaing sur ce critère, point à la
ligne.
J’avais été surpris d’entendre un homme ayant consacré
sa carrière à l’étude et l’enseignement de la philosophie fonder sur une considération aussi bassement matérielle ce qui m’apparaissait encore, avec les illusions qu’on peut avoir à vingt ans,
comme un choix de société. Il faut dire que ce qui me portait à voir en lui, autre illusion peut-être, un homme quelque peu détaché des choses les plus triviales de l’existence, c’était sans
doute aussi, pour partie, cette bave dont il n’avait cure.
POUR SION JE NE ME TAIRAI PAS !
POUR JÉRUSALEM JE NE RESTERAI PAS SILENCIEUX ! (Isaïe 62:1)